2.4.08

[Belgique, requiem pour modèle démocratique et social. I ]

Yves Leterme et E.Van Rompuy respectivement actuel Premier ministre et parlementaire CD&V affichent leur opinion lors du "Gordel" '06, évènement cyclo-flamingant. ("split BHV (1) now!" )
[précision vu la date: la photo est authentique!]


Que se passe t-il donc dans le doux royaume de futur-ex-Belgique? Le pays est-il enfin sorti de l'interminable crise ou, au contraire, à la veille d'un démembrement à la mode Kosovare, voire d'une guerre civile dont Bruxelles serait le Sarajevo?


Au lendemain de la nomination du gouvernement "Leterme II" censé marquer la fin de la crise politique belge, cette analyse s'adresse aux francophones qui désirent mieux cerner les menaces qui pèsent sur ceux de Bruxelles ainsi que sur l'ensemble de la population et l'avenir du pays lui-même.
Le premier article de cette série brossait "une histoire belge" destinée à replacer la situation actuelle dans son contexte historique et de briser quelques mythes et légendes au passage.
Le présent se focalisera sur l'actualité récente afin de comprendre ce qui a conduit la Belgique à cette crise qui faillit lui être fatale.
Par la même occasion le lecteur émerveillé pourra (re)découvrir les particularités humaines, sociales, géopolitiques donc culturelles de ce pays incroyable mais vrai! Contrée où l'indexation des salaires est automatique, ces terres où vit "le plus brave des peuples de la Gaule"(1) toujours à l'avant garde des conquêtes sociales. Ce royaume surréaliste où l'on entend des conservateurs parler d'allocations universelles et des socialistes défendre la royauté! Où plus de 60% des travailleurs sont syndiqués, où les allocations familiales, médicales, sociales sont accessibles à tous et comme celles du chômage non limitées dans le temps.
Un encadrement social qui n'empêche pas la Belgique -bien au contraire- d'être un des pays les plus performants de la planète et très, très riche tout simplement.
Mais alors pourquoi donc vouloir briser ce joli et rentable marché socialement réglementé, provoquer un divorce dans lequel tous les Belges, à l'exception d'une élite ultra-minoritaire, seraient perdants?

C'est ce que nous allons voir en commencent par le "comment" et son bref panorama politique belge explicatif. Pour découvrir ensuite avec effroi que le démembrement ne menace pas que la Belgique, après avoir sévi à l'Est et dans les Balkans il ressemble toujours plus à une tactique, une nouvelle geste de l'invisible main du marché. Car, que vous soyez partisans de la concertation sociale ou non, vous conviendrez que cette Belgique dénote dans le panorama néo-libéral européen flexible et optimisé.

La crise de trop.
Revenons aux élections du dix juin 2007 qui marquent un tournant dans l'histoire politique belge, pour la première fois et de peu le parti libéral devance les socialistes en Wallonie. Les résultats permettent d'envisager un gouvernement sans ces derniers, ce qui ne s'était pas produit depuis vingt ans et devient vite une exigence sine qua non des libéraux des deux communautés. Ce sont donc eux et les chrétiens démocrates grands vainqueurs en Flandre grâce à leur alliance avec le parti séparatiste "NVA", c'est à dire la droite et le centre-droit, francophones comme flamands qui créent la coalition poétiquement nommée l'"Orange Bleue" afin de constituer un "gouvernement de droite" qui ne viendra jamais…

Contrairement à d'autres pays européens, le système législatif belge qui est fédéral ne comporte pas d'élection présidentielle puisqu'il s'agit d'une monarchie constitutionnelle. Pour résumer: ce n'est pas un parti qui gagne mais une coalition. A l'exception du Parti du travail, à gauche de la gauche qui est le dernier parti bilingue, chaque couleur politique possède son propre parti selon sa langue, de gauche à droite avec les résultats aux dernières élections (résultats complets)
-les socialistes PS (10,8%) et Spa (10,2%)
- Groen /"vert"(1,5%)
-les chrétiens/humanistes du Centre Démocrate Humaniste (6%) et du CDNV (18,6% réalisés en cartel avec la NVA)
-écolo (2%)
-les libéraux : le Parti Réformateur Libéral (12,5% en Cartel avec le FDF) et l'Open VLD (11,8%)
Mais il n'existe que deux partis séparatistes, la NVA et l'ouvertement fascisant Vlaams Belang ex-Vlaams Block. Ce dernier est le deuxième parti de Flandre avec ses 12% atteints aux dernières élections. Il est le prétexte à la surenchère séparatiste sévissant parmi les partis flamands dits démocratiques. Son changement de nom est une pirouette destinée à contourner la menace de suppression de dotation pour propagande raciste.
Ce n'est que récemment que certains partis flamands ont rompu le "cordon sanitaire" qui était maintenu par l'ensemble des partis démocratiques belges et empêchait toute alliance ou accord avec cette formation extrémiste. Le FN belge et les séparatistes wallons ne sont que folklores anecdotiques.

C'est une coalition issue des tractations entre les partis"démocratiques" vainqueurs du Nord et du Sud qui forme le gouvernement et nomme les ministres et le premier.
Cette particularité belge a le désavantage d'être laborieuse mais l'avantage de constituer des assemblées et ministères équilibrés et représentatifs des suffrages, de contourner la "dictature des 51%" inhérente aux démocraties présidentielles de type français.
Ce n'est pas un hasard si la Belgique forte de cette expérience dans l'art du compromis était parmi les initiateurs de l'Europe, en est le siège et l'un des moteurs principaux.

Le roi nomme son bourreau
Les négociations en vue de la formation du gouvernement sont menées par le "formateur" qui est issu des partis vainqueurs et nommé par le roi. En cela comme en tous les actes qu'il pose ce dernier n'agit pas à sa guise, il respecte scrupuleusement les suffrages et la constitution. Le formateur est en général pressentit comme premier ministrable. Cette fois la nomination dû poser quelques problèmes de conscience au souverain car Yves Leterme qui recueillit le plus de suffrages personnels -et néerlandophone malgré son nom- fit campagne en flattant le nationalisme flamand et ne cachait pas son mépris pour les francophones.
Entonnant la Marseillaise quand la presse lui demande de chanter l'hymne belge ou déclarant que "les francophones n'ont pas le niveau intellectuel pour apprendre le flamand" entre autres facéties. Il franchira plus tard le rubicond en comparant la RTBF - radio télévision nationale francophone- à la sinistrement célèbre "Radio Mille Collines" des génocidaires rwandais!

Francophones qui, nous y reviendrons, sont minoritaires en Belgique: quatre millions sur dix. Mais sont très majoritaires à Bruxelles (90%), capitale de la Belgique, de l'Europe et de la Flandre par décision unilatérale! Bruxelles ayant le statut d'une région, la Flandre place ainsi son parlement et ses administrations hors de ses frontières régionales constitutionnelles.
La Wallonie quant à elle choisira Namur pour capitale, abandonnant les Bruxellois à leur sort et à la Flandre dans laquelle la ville est enclavée; ce que beaucoup découvrent tardivement avec angoisse.
Rappelons le, la Belgique c'est trois régions et trois communautés linguistiques: la Flandre flamande, Bruxelles francophone dans les faits, bilingue dans les textes et la Wallonie francophone où vit une minorité germanophone.

La scission de "Bruxelles / Halles-Vilvoorde", la répétition générale?
Le 6 novembre 2007 au 148ème jour sans gouvernement, la Belgique entrait dans la crise politique la plus longue de son histoire. Des mois de prétendues négociations, d'un spectacle affligeant où les citoyens perplexes voient leurs représentants se comporter comme les acteurs d'une mauvaise série politico-linguistique. Les négociateurs, formateur en tête, sabordent leur mission, s'invectivent par médias interposés, les formateurs successifs échouent, le roi recourt aux "explorateurs", puis aux "facilitateurs", chargés de préparer le terrain afin de permettre le retour d'un nouveau formateur!
Contre toute attente c'est encore et toujours le retour de celui qui semblait pourtant décidé à bloquer la situation, le bien nommé Monsieur Leterme. Les francophones n'étaient pas au bout de la déconvenue, leurs élus composant la coalition de droite censée former un hypothétique gouvernement l'avaient pourtant clamé haut et fort: "Hors de question de céder sur la scission de Halle-Vilvoorde", qui est selon eux un des derniers verrous empêchant la fin de la Belgique, ou du moins pas sans contre-parties et garanties de la part de la Flandre. Assurant que "ce serait la fin des négociations, de l'orange bleue et du formateur Yves Leterme"…Ils n'en feront rien!

Les politiciens aboient, la scission passe…
Au lendemain du triste record de crise, loin de se reprendre, triste première dans l'histoire du pays tous les élus flamands siégeant en commission parlementaire votent en bloc contre les francophones. Main dans la main avec le puissant et fascisant Vlaams Belang, "socialistes" compris, unique défection : l'élue "groen" (verte) qui s'abstient. Vote effectué en l'absence des francophones qui quittèrent la salle et destiné à faire passer en force l'acte de scission de la circonscription électorale "Bruxelles-Halle-Vilvoorde", scission à laquelle l'ensemble des élus francophones s'étaient déclarés si fermement opposés.
Ce coup de force est rendu possible par une logique mathématique impitoyable: les Flamands sont majoritaires en Belgique.



La bombe capitale.
Pour comprendre l'importance de cette scission un détour par la "problématique bruxelloise" est nécessaire. Si les francophones sont bien minoritaires dans le pays, la capitale qui est visée par cette décision "unilatérale" est francophone, mieux: plusieurs communes composant l'agglomération cessessioniste "Halle-Vilvorde"sont majoritairement francophones bien que situées en "terre flamande"
"Le droit du sol" est un concept revendiqué par une certaine Flandre, historiquement de filiation culturelle germanique. Mal perçu et encore moins accepté par les francophones qui y voient une atteinte au concept plus latin de la démocratie: une commune qui est majoritairement francophone doit pouvoir administrer en français, voire être rattachée à la capitale. C'est bien cela que les Flamands refusent!
Pour les plus radicaux les Bruxellois sont des flamands francisés à reconvertir, pour tous : il est hors de question de laisser une Bruxelles francophone et cosmopolite déborder sur la Flandre qui l'encercle, ce même s'il s'agit de la capitale qu'elle s'est choisie!
Ce qui explique que contrairement à toutes les capitales du monde, celle de l'Europe ne connaît pas d'extension de son agglomération, au contraire!
L'unique concession aujourd'hui remise en question fut l'octroi de "facilités administratives".L'usage du français par les résidents est toléré dans les administrations communales majoritairement francophones en "terre flamande", d'où l'appellation "communes à facilités".
Par contre dans certaines de ces communes les élus et les bourgmestres francophones pourtant majoritaires, sont obligés de travailler, siéger aux conseils en s'exprimant et en actant en flamand. Faute de quoi les décisions ne sont pas avalisées par la région flamande dont ils dépendent. Des inspecteurs sont spécialement dépêchés afin d'empêcher tout "écart de langage". Récemment la Flandre alla jusqu'à refuser de nommer des bourgmestres francophones pourtant élus, leur reprochant d'avoir envoyé des convocations bilingues dans des communes majoritairement francophones mais situées sur le sol flamand, quelle audace!
Mis à part ces nombreuses tracasseries administratives et autres qui peuvent avoir de lourdes conséquences sur la vie quotidienne, les francophones ne sont que très rarement menacés dans leur intégrité physique. Les groupuscules violents et milices des mouvements nationalistes flamands se sont fait plus discrets ces dernières années. Ils existent toujours, infiltrent l'armée et les polices, sont mieux entraîné et organisés. Gageons qu'ils n'hésiteront pas à attiser les tensions qui ne manqueront pas de resurgir à l'approche de la réforme ou dans le cas d'une "séparation dans la douleur".

Les institutions de la région bruxelloise sont officiellement bilingues et les Flamands y ont obtenu une "sur-représentation" qu'ils justifient par la nécessité de se protéger en tant que minorité locale tout en refusant de ratifier la convention cadre sur la protection des minorités. Flandre qui vient d'être à nouveau tancée par l'ONU et par la CEE pour sa politique du logement et son assurance-dépendance jugées discriminatoires.
Dans les faits Bruxelles est une poule aux œufs d'or bilingue le jour, envahie par les navetteurs flamands qui y travaillent mais payent leurs taxes en Flandre, et francophone la nuit comme le week-end. Une poule qui pond 21% du PIB et cernée par la Flandre qui y a déjà établi sa capitale et ses institutions.

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(1) dixit Jules César.